[Archives] Rébublique et égalité des droits : Introduction

Publié le 22 mars 2013

Discours de Madame Christiane Taubira, garde des Sceaux, ministre de la Justice à la Sorbonne

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Merci Madame la Présidente, merci Monsieur le Président de l’Université. Merci Madame la Présidente d’Animafac et Monsieur le Président de Réald – c’est bien ainsi que vous le dites ?

J’apprécie cette invitation parce que je trouve que les rencontres avec les jeunes ne sont pas suffisamment fréquentes, mais surtout parce qu’elles sont extrêmement fécondes. Et je prends d’ailleurs sur moi de me rendre dans un établissement scolaire une fois par mois. J’ai là deux conseillers qui surveillent mon agenda, et qui s’assurent qu’au moins une fois par mois, je rencontre des lycéens. En effet, en regardant l’avenir, on s’interroge nécessairement sur la façon dont il sera modelé. Or, c’est vous qui allez le modeler. Nous commençons à ouvrir des chemins, mais c’est bien vous qui allez déterminer les contours, le relief, le contenu de la société dans laquelle vous allez vivre, grandir et même, hélas, vieillir.

C’est donc le genre de rencontre que j’affectionne particulièrement, et qui, pour moi, est un exercice d’émulation intellectuelle extrêmement précieux. Il m’a été dit que vous étiez intéressés par la thématique de la république et de l’égalité des droits. Il s’agit d’une thématique essentielle. Elle peut être vaste et large. On peut la définir exclusivement par des principes et des valeurs. On peut aussi la déterminer à partir d’événements essentiels qui en ont précisé le contenu, les grandes lignes et les grandes orientations. On peut aussi reprendre la définition de la Constitution. Mais on peut choisir de voir comment, au quotidien, cette république régit notre vie, comment elle tient ses promesses et, en réalité, comment la première de ses collectivités, c’est-à-dire le gouvernement, respecte sa devise et tient ses promesses pour la société.

Il s’agit d’un enjeu majeur dans une société plurielle. En effet, le sens profond de la république est de permettre que nous soyons ensemble en société et que, dans nos singularités individuelles, dans nos particularismes, qu’ils soient culturels, sociaux ou confessionnels, avec tout cela, nous soyons en capacité de bâtir un espace commun, de vivre en société, et surtout de nous reconnaître réciproquement comme étant égaux. C’est un enjeu majeur, car la tendance des sociétés est un peu la tendance de la nature, c’est-à-dire la tendance à l’inégalité, la tendance à considérer que la différence justifie et fonde l’inégalité. Il y a donc là une exigence de vigilance permanente. Et la vigilance ne doit pas se traduire simplement par des proclamations ; elle doit se traduire concrètement par une égalité absolument réelle – en tout cas, une égalité qui soit une perspective tenace à laquelle nous ne renonçons pas.

Je vais retenir comme définition de la république – car elles sont innombrables : res publica, la chose commune, le bien commun, comment construire la république qui a bâti sa devise à partir de la Deuxième République, dès 1848, sur la liberté, l’égalité et la fraternité, voir ce qu’elle tient de la Première République après la Déclaration universelle des Droits de l’Homme issue de la Révolution française… on pourrait faire tout cela – une définition qui a été donnée par Jaurès au début du siècle dernier. Cette définition me paraît avoir pour qualité d’être à la fois charnelle, philosophique et éthique. C’est pour cela que je la retiens. Jaurès réfléchissait à la façon dont la république a émergé de la Révolution et à la manière dont elle a permis une organisation de la société après la monarchie. Il réfléchit donc à cette irruption de la république à ce moment-là. Je dis bien « irruption », car sa façon de réfléchir pose la république comme une sorte de surgissement presque inattendu. Or, nous avons tendance à considérer que la république a été très pensée. Je crois qu’elle l’a été tout au long de son instauration et de sa consolidation. Mais je partage volontiers cette approche de Jaurès, qui n’est pas aussi explicite, mais que je perçois et qui me paraît juste : cette approche qui consiste à considérer la république comme une espèce de surgissement qui était une réponse au besoin de s’organiser en société alors que la monarchie avait été abolie. Et Jaurès s’interroge : « Qu’est-ce que la république ? ». Il commence par répondre que c’est un grand acte de confiance. Cela paraît essentiel. Et il dit que proclamer la république, c’est en fait prendre le pari que des millions d’hommes seront capables de tracer ensemble les règles de leur vie commune et de leur action, qu’ils seront capables de concilier la liberté et la loi, le mouvement et l’ordre, et qu’ils seront surtout capables de se combattre sans se déchirer.

Je crois qu’il y a vraiment tout là, même s’il ajoute plus loin que c’est un acte d’audace. C’est un grand acte de confiance et un grand acte d’audace. Il y a vraiment tout là : c’est-à-dire, un pari sur l’avenir. La république n’est pas figée. Nous n’avons pas une référence à retrouver, à faire revivre : c’est un pari sur l’avenir, c’est un acte de confiance. Sommes-nous capables de nous faire confiance, autant que nous vivons, et accepter que, malgré les péripéties du temps, de l’histoire, du passé, de l’immédiat même, et des générations, nous soyons capables de tracer ensemble les règles communes pour notre action ? Et [sommes-nous capables] de concilier la liberté et la loi ? Voilà un défi considérable et quotidien. Et [sommes-nous] capables de nous combattre sans nous déchirer ?

Nous sommes dans une société plurielle, et le monde est fait de sociétés plurielles. Or, dans les sociétés plurielles, il y a des différends. Il y a des différends qu’on ne pourra pas résoudre. Habermas les nomme des « différends non solubles ». Et il dit que, dans les sociétés plurielles, il existe des différends non solubles, et qu’il faut simplement accepter ce fait, mais que dans le débat, dans la discussion, dans la controverse même, il faut que chacun fasse l’effort d’apporter ses meilleurs arguments. Je crois que nous devons le retenir pour la république. Nous sommes dans une société plurielle. Il y a des différends. Il y a des points sur lesquels nous ne pouvons pas rêver d’obtenir des accords. Cependant, il nous faut continuer à vivre ensemble et surtout à forger une égalité réelle. Celle-ci doit bien évidemment viser les personnes les plus vulnérables.

Je crois donc profondément à la république. Je crois à la république comme réalité, comme système d’organisation sociale, comme horizon, comme réalité quotidienne et en même temps comme perspective, comme idéal. Je crois profondément à la république, mais je sais que c’est un combat quotidien. Ce combat quotidien, nous devons le mener, et surtout nous devons le gagner. Et je compte sur votre génération pour le gagner, de mieux en mieux. Il y a eu des moments où il a été gagné. Il y a eu des moments où la république a été prospère, où elle a veillé sur les plus faibles, où elle a pris des dispositions pour assurer une citoyenneté égale à tous. Et par d’autres moments, la république a couvert même des horreurs, y compris dans le temps colonial : elle a couvert de la ségrégation, elle a couvert des meurtres, des crimes, du pillage. En tout cas, ceux qui avaient la responsabilité de parler en son nom et de diriger les affaires publiques ont couvert tout cela. Mais se sont produites de très belles embellies, de très belles éclaircies, de très belles séquences républicaines. Et je pense que vous êtes capables d’en écrire une plus belle encore. Je vous demande de le faire, de vous presser… de vous presser ! Et puisque vous avez rappelé que j’apprécie particulièrement René Char, c’est avec lui que je vais vous dire que vous devez vous dépêcher : « Hâte-toi, ami. Hâte-toi de transmettre la rébellion et la bienfaisance. Hâte-toi, car l’avenir est rare. ».

Merci.

Applaudissements.