[Archives] Attractivité internationale et mobilité des étudiants

Publié le 22 mars 2013

Discours de Madame Christiane Taubira, garde des Sceaux, ministre de la Justice à la Sorbonne

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Concernant l’attractivité en général, je pense que la France reste attractive, même si je crois qu’il faut quand même une action dynamique pour rendre son attractivité plus visible. Une part de cette attractivité repose sur des schémas quelque peu passés. Il faut la renouveler et la moderniser.

Il existe deux sens pour les étudiants : ceux qui viennent – je crois en effet que se trouvent ici des étudiants Erasmus –, mais également les étudiants français qui désirent aller étudier ailleurs. Je pense que votre génération doit forcer là-dessus. Que peuvent faire les pouvoirs publics. Toute une série de dispositifs existe déjà. Vous savez que le gouvernement a tenu récemment – le mois dernier, en février – un séminaire sur la jeunesse, qui est une priorité du Président de la République. Nous déclinons ces priorités dans des politiques différentes. Je le fais au niveau de la Justice, mais chaque ministère le fait à son niveau. Concernant la mobilité des étudiants, nous nous sommes rendu compte qu’il existe toute une série de dispositifs, mais séparés, assez peu lisibles et assez mal connus des étudiants. Le gouvernement, parmi ses treize grandes orientations pour la jeunesse, a retenu la nécessité de rendre ces dispositifs plus lisibles, de les rassembler ; il a mis en place un comité qui va faire de l’information et qui permettra aux étudiants de connaître ces dispositifs, qui sont multiples. Il y a évidemment Erasmus, mais également des dispositifs bilatéraux, entre la France et d’autres pays comme l’Allemagne. Certaines bourses sont spécifiquement réservées à la mobilité. Certaines collectivités prennent aussi des initiatives pour faciliter la mobilité. La nécessité est donc de faire connaître et savoir comment accéder à ces dispositifs.

Ensuite, il y a l’attractivité, c’est-à-dire la possibilité pour des étudiants étrangers de venir ici. Vous avez parlé de la circulaire Guéant qui a été corrigée, abrogée dès les premières semaines. Il y a là un enjeu qui va au-delà de l’attractivité pour les études. Nous vivons dans un monde ouvert. Nous vivons dans un monde qui repose sur nos épaules à tous. Je pense à une parole d’Edouard Glissant qui disait : « Autrefois, une partie du monde, seule une partie du monde était responsable du monde entier. Aujourd’hui, le monde entier est responsable du monde entier. ». C’est-à-dire que nous vivons une époque où le monde est interconnecté, où chacun d’entre nous sait ce qu’il se passe dans le village le plus lointain, et où nous ne pouvons pas nous dédouaner de nos responsabilités à l’égard du monde. Comment va le monde ? Les inégalités qui existent dans une partie lointaine du monde nous sont-elles indifférentes ? Non. En outre, votre génération est une génération de grande mobilité. Vous êtes donc appelés à vivre n’importe où. La compétition mondiale vient vous trouver chez vous.

Par conséquent, je crois qu’il se trouve, dans la mobilité, aussi bien d’étudiants français à l’étranger que d’étudiants étrangers en France, au-delà de la thématique des études, un enjeu lié au monde dans lequel nous voulons vivre et à la façon dont nous voulons le construire. En effet, si les générations se rencontrent, si les générations partagent – partagent du savoir, partagent des connaissances, partagent des valeurs, des principes, mais surtout partagent des expériences, partagent des affinités, partagent des idéaux, partagent des projections sur le monde –, elles vont construire ce monde ensemble. Je crois donc qu’au-delà même de la thématique des études, nous devons comprendre que la circulation des élites du monde, la circulation des étudiants, le partage d’expériences, le partage de savoirs, la confrontation à la réalité des disparités dans les blocs de savoir et de connaissance portés par chaque pays, par chaque société, c’est tout cela qui vous permettra d’être lucides et actifs sur la construction du monde. Par conséquent, nous devons répondre à cette hauteur.

Après, pratiquement, comment y répondre ? Comment chaque université, chaque école s’ouvre-t-elle une fois que les pouvoirs publics ont arrêté le blocage ? Comment chaque université, chaque école s’ouvre-t-elle à des jeunes ? Comment les dirigeants de ces établissements réfléchissent-ils à la mixité culturelle, linguistique, patrimoniale dans les différentes filières ? Cela est propre aux universités. Sachant que pèsent aussi sur les universités les règles européennes, l’évolution de cet ensemble géopolitique et géoculturel auquel appartient la France. C’est d’ailleurs ce qui a donné lieu à la fameuse réforme LMD. C’est aussi ce qui a partiellement poussé à la réforme des universités. C’est cette confrontation avec le monde qui fait qu’il y a une aspiration, parfois – mais pas toujours – mal maîtrisée, vers des réformes d’universités et d’écoles qui, quelquefois, se font à un rythme et sous des formes qui ne facilitent pas la transmission du savoir et donc l’efficacité des études. En tout cas, Geneviève Fioraso, chargée pour le gouvernement de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, réfléchit sur ces sujets de façon très rigoureuse. Nous avons eu plusieurs séminaires au cours desquels elle s’est exprimée, en plus du Conseil des Ministres où il lui arrive d’avoir à présenter une communication, et nous avons pu constater qu’elle réfléchit de manière extrêmement rigoureuse.

Concernant désormais les frais d’université, je ne sais pas si le gouvernement a tellement… C’est fixé par le Conseil de l’université, je pense ?

[Un intervenant : « Non, c’est l’État qui fixe… »]

C’est l’État qui fixe les frais et les droits ? Bon. Comme le chef de l’État cherche des sous… [Rires]

Non, je n’ai pas réponse à tout, mais je peux dire en tout cas que, dans une société idéale, l’accès au savoir… Il m’est arrivé de travailler dans d’autres pays, notamment au Brésil. J’ai travaillé sur l’accès gratuit à l’enseignement supérieur, et sa signification dans une société démocratique, et l’égalité. Pourquoi ? Je fais une digression qui sera peut-être trop longue ; je vais essayer de la faire très courte. Au Brésil, était menée une réflexion sur la discrimination. Vous savez qu’il s’agit d’une société métisse, mais avec des clivages très nets. Et nous nous sommes rendu compte que les métisses et les noirs n’arrivaient jusqu’à l’université. Je travaillais surtout avec l’Unesco et le gouvernement brésilien sur le sujet. Il était intéressant de noter que les recteurs affirmaient qu’il y avait de la mixité dans leur université. Puisque nous n’arrivions pas à leur faire comprendre qu’il fallait prendre des dispositions pour faire entrer des Brésiliens bredos (8’’16) et morenos dans les universités, nous avons mesuré. Les recteurs étaient de bonne foi. Il y avait de la mixité. Mais en fait, cela provenait de la présence d’étudiants étrangers, africains notamment, dans les universités. Ils croyaient voir une diversité, alors que le système bloquait les noirs et les métisses, surtout les noirs, et empêchait l’accès. Nous avons donc regardé le dispositif. Nous nous sommes rendu compte que l’instruction publique, l’éducation nationale pour faire vite, primaire et secondaire, était de très mauvaise qualité, parce que les moyens manquaient. Les familles aisées envoyaient donc leurs enfants dans les écoles privées, où l’enseignement était de très grande qualité. Et ce sont ces jeunes de milieux favorisés qui accédaient gratuitement à l’université, alors que les autres ne pouvaient évidemment pas y accéder, parce qu’ils suivaient des cursus très compliqués, avec un enseignement de très mauvaise qualité. Nous avons donc constaté que pour pouvoir travailler au niveau suprême de la pyramide, au niveau de l’enseignement supérieur, il fallait en fait revenir à la base, et retravailler tout le système de l’éducation nationale.

Voilà donc juste une illustration des effets d’optique et de l’erreur que l’on peut commettre à mal prendre le problème, du moins à un mauvais niveau. Mais pour moi, le rêve reste évidemment que l’éducation soit gratuite, primaire, secondaire et supérieur. Mais c’est un rêve.

Pour revenir sur la « petite corruption », je ne sais pas si vous avez fait exprès d’emprunter le titre de Yannick Lahens, qui est une grande écrivaine haïtienne, auteur d’un livre intitulé La Petite Corruption. J’entends – et quand je dis « j’entends », j’imagine ce que cela peut représenter. Maintenant, pour combattre, en tout cas au niveau des pouvoirs publics, la corruption, il faut en avoir connaissance. Et le moyen d’en avoir connaissance, c’est qu’il existe des plaintes. Sinon, soit on entre dans un circuit avec des procédures judiciaires. Mais cela veut die que l’on peut établir les faits… Mais je suppose que vous évoquez aussi les petites corruptions qui sont un peu insaisissables, n’est-ce pas ? Cela suppose que l’on puisse établir les faits, que l’on se lance dans une procédure qui peut être longue, lourde, etc. Ou alors, il y a la vitalité démocratique des institutions et des structures, la façon de s’y investir, d’établir une relation avec les pouvoirs qui y sont institués. Je pense que se trouvent là des représentants d’étudiants, que vous êtes dans les structures, dans certains conseils, certains comités. Sinon, il faut vous constituer – et pardon à ceux qui pensent que je fais du conseil en subversion –, si cela n’existe pas, vous organiser, prendre langue avec les autorités, montrer que vous êtes représentatifs et demander à être présents dans les instances de décision, afin d’être en mesure de dénoncer ces faits. Nous avons pour notre part, par exemple, tenu compte, dans la loi sur le harcèlement sexuel, de ces jeunes femmes qui sont exposées à du harcèlement par des directeurs de thèse, et qui sont complètement désarmées. Et il arrive que les universités aient connaissance de ces faits et prennent des décisions, mais il s’agit de décisions disciplinaires. Or, le harcèlement relève du pénal ; il s’agit d’une infraction pénale. Il y a des mesures disciplinaires à prendre, c’est indiscutable. Mais il fallait aussi créer les conditions de définition de l’infraction pénale et de sanctions de cette infraction pénale. Nous avons été alertés par des associations d’étudiantes qui nous ont dit : « Voilà, parfois, c’est juste un fait, c’est juste une fois ; c’est une réalité ; mais nous ne sommes pas toujours en situation de le démontrer. ».

Fin de l’enregistrement.