Typologie de contenus: Actualité

Publié le 28 août 2020 - Mis à jour le 02 mars 2023

L'esclave qui assigna son maître en justice

Visuel procès historiques ©DR
Visuel procès historiques

Temps de lecture :

3 minutes

Le 23 décembre 1843, après vingt-sept années de procès et un passage devant la Cour de cassation, Furcy, esclave d'origine indienne de l'Île Bourbon, est reconnu « né en état de liberté et d'intégrité de droits » par la Cour Royale de Paris. Il avait été maintenu illégalement en esclavage par ses maîtres depuis sa naissance. Cinq ans avant l'abolition de l'esclavage, le procès Furcy fut un des très rares procès où un esclave osa assigner son maître en justice.

« Je me nomme Furcy, je réclame ma liberté : voici mes papiers »

L'affaire Furcy commence en 1819 sur l'île de la Réunion, alors Île Bourbon. Furcy, jeune esclave de 33 ans, découvre l'existence d'un acte qui avait affranchi sa mère en 1789, lorsqu'il avait deux ans. Face à l'injustice de sa condition d'esclave, il porta l'affaire devant le Procureur Général de l'Île, Gilbert Boucher.

Malgré l'aide et le soutien du Procureur, le Tribunal Civil de Bourbon, puis la Cour Royale – nom de la Cour d'Appel à l'époque – rejeta la demande de Furcy. D'anciens règlements coloniaux disposaient que les enfants de moins de 7 ans « ne pouvaient pas suivre la condition d'affranchissement de leur mère ».

Pour avoir osé poursuivre un maître en justice, Gilbert Boucher et Furcy furent punis. Le premier fut muté à Poitiers sur demande du Gouverneur Général de l'Île et la suite de sa carrière fut désastreuse. Le second fut exilé sur l'Île Maurice – alors Île-de-France – pour faire cesser l'émoi que l'affaire avait suscité auprès des autres esclaves de l'île. Furcy, qui était lettré et instruit, fut exploité dans des conditions abominables sur l'Île Maurice, mais c'est ce même exil qui, par la suite, lui permettra de continuer la lutte pour sa liberté.

 « Le sol de la France affranchit l'esclave qui le touche »

En 1829, les Anglais qui possèdent alors l'Île de France, émancipent Furcy parce qu'il avait été irrégulièrement exilé. Après 11 ans de douloureux labeur, cette émancipation lui confère une liberté de fait, mais pas de droit : il ne peut pas jouir des droits d'un homme libre. C'est pourquoi, Furcy, aidé de l'avocat Maître Thureau, se pourvoit en cassation contre la décision de la Cour Royale de Bourbon. Ce pourvoi, va lui permettre d'acquérir enfin une liberté pleine et entière. Non pas grâce à l'acte qui affranchissait sa mère en 1789, mais parce que cette dernière, alors qu'elle était encore esclave, avait touché en 1768 le sol de Lorient. Or, en vertu d'un édit de 1315, « tout esclave doit être libre dès l'instant qu'il met le pied sur le sol de la France ».

Sa mère était donc libre, de fait et de droit, depuis 1768. La Cour Royale de Paris confirma la position de la Cour de cassation, et Furcy fut ainsi reconnu « né en état de liberté et d'intégrité de droits » le 23 décembre 1843. Ce procès n'eut pas un écho sensationnel dans la métropole et pourtant, cinq ans avant l'abolition de l'esclavage, un vent nouveau commençait déjà à souffler. Durant ce dernier procès Furcy fut accusé par certains d'être l'objet du parti anti-colonial, ce qu'il a toujours démenti.

Cependant, un tel procès n'était pas complètement innocent. Lors de sa plaidoirie, c'est ainsi que Maître Thureau s'adressa à la Cour : « Que si votre arrêt pouvait briser encore d'autres chaînes, j'en serais heureux et fier. Vous-mêmes, Messieurs, vous seriez les premiers à vous en applaudir ; la religion et l'humanité s'en applaudiraient avec nous ».

Le 20 décembre 1848, Sarda-Riga, commissaire général de la République annonçait sur l'Île de Bourbon l'abolition de l'esclavage.

Baptiste Bataille

M2 / IFP