Ministère de la Justice
 
 

08 mars 2013

A Françoise Seligmann, ce 8 mars 2013

Il survient souvent de l’improbable dans les débats parlementaires. Nous discutions au Sénat du referendum prétendument d’initiative populaire, qui en réalité ne réserve qu’une place supplétive au peuple en cas d’initiative parlementaire. Je rappelai les deux grandes filiations de la démocratie française, celle de Montesquieu sur la démocratie représentative et celle de Rousseau sur la souveraineté populaire. Hélène Lipietz, sénatrice, s’empressa d’évoquer les contestables déclarations de Montesquieu sur les femmes. Quelques minutes plus tard, nous en riions ensemble, et je lui dis que Montesquieu demeurait une référence sur l’organisation des pouvoirs publics, mais que sur les femmes et sur l’esclavage, aucun philosophe des Lumières n’était fréquentable.

Françoise Seligmann - © SénatDe fait, et si nous en restons aux femmes, ces philosophes, scientifiques et législateurs sont en-deçà de Descartes et davantage dans les ambigüités de Molière. Même Emilie du Chatelet n’immunisa pas Voltaire. Pas plus brillants Mirabeau et l’abbé Sieyès, ce dernier sans doute encore moins qualifié. Diderot frôle. Au siècle suivant, Karl Marx ne fait pas mieux, passant à côté de deux sujets essentiels, les droits des femmes et la question coloniale, même si des féministes s’emparent volontiers de ses théories et méthodes. Saint-Simon aura été meilleur quelques années plus tôt, surtout les saint-simoniennes. Il restait bien quelques traces des combats magnifiques livrés par l’incomparable Olympe de Gouges.

Je veux en sortir deux. Condorcet soucieux de l’éducation des filles et de l’accès des femmes au droit de cité, plaidant les mêmes droits pour tous, affirmant ‘qui vote contre les droits d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a déjà abjuré les siens’. Et Hugo, Victor Hugo, monarchiste sincère puis républicain convaincu, qui fustigea la peine de mort dont il voulait l’abolition ‘simple et définitive’, voyait se fermer une prison à chaque école ouverte et qui intimait, lucide et comminatoire ‘Oh ! n’insultez jamais une femme qui tombe !’.  Quoique les beaux esprits aient exercé leur verve dans leur milieu, leur classe, leur caste, leur sérail, ils en firent des préceptes généraux, tout en se tenant dans la superbe ignorance de la vie qui grouillait au bas de l’échelle sociale. La leçon à en tirer, puisqu’il est trop tard pour les juger, est que chaque époque produit sa sémantique. Olympe de Gouges traitée de ‘bacchante affolée’, et toutes ces femmes insultées ‘galantes, impudentes, impudiques, Bovary’… encouraient certes des risques bien plus grands, fatal pour Olympe de Gouges, brutal pour Théroigne de Méricourt, que l’opprobre qu’endurent de nos jours ces femmes violées qui l’ont toujours cherché, l’humiliation des ‘cougars’, les dégâts des plafonds de verre. Mais cet ordre social sexué provoque des désordres intolérables.

Le féminisme demeure un humanisme. Au-delà de la parité, un plus une, l’égalité postule une égale un. C’est sans compromis. Et le féminisme s’irrigue à l’héritage des luttes pour les libertés et pour l’égalité. Rejetant les discriminations fondées sur le genre, il porte, muni de sa mémoire d’exclusion et d’oppression, le refus de toute discrimination fondée sur quelque signe distinctif. C’est ce que chantent la vie et les combats de Françoise Seligmann, humaniste éblouissante. De cet humanisme dont René Char disait combien il est ‘conscient de ses devoirs, discret sur ses vertus, désirant réserver l’inaccessible champ libre à la fantaisie de ses soleils et décidé à payer le prix pour cela’.

Merci Madame.

 

Christiane Taubira

 
 
  
 
 
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