Bordeaux fête les cinquante ans de l'ENM : Un cru d'exception !
Née en décembre 1958, avec la Ve République, l’Ecole nationale de la magistrature a célébré son cinquantenaire le mercredi 29 avril 2009. De nombreuses personnalités du monde judiciaire français et international se sont retrouvées à Bordeaux pour une réflexion sur les enjeux et les défis que suscitent la mondialisation de la justice et l'émergence d’un dialogue européen des juges. L’inauguration d’une œuvre commémorative installée sur le parvis des droits de l’Homme clôturait les cérémonies officielles de cette célébration.
Jean-François Thony, directeur de l'ENM, avait notamment réuni à ses côtés Vincent Lamanda, premier président de la Cour de cassation, Jean-Louis Nadal, procureur général près la Cour de cassation, Robert Badinter, ancien Garde des Sceaux et ancien président du Conseil constitutionnel, Jean-Paul Costa, président de la Cour européenne des droits de l'Homme et Jacques Barrot, vice-président de la Commission européenne en charge de la justice, liberté et sécurité. Jean-Louis Debré, président du Conseil constitutionnel honorait, par sa présence, le souvenir de Michel Debré, son père, créateur de l'ENM.
C'est avec beaucoup d'émotion que les 600 participants ont écouté les témoignages des « anciens », issus de la première promotion d'auditeurs de justice, en 1960. Jean-Louis Nadal a salué cette « école de la République », qui a su « garder son identité » tout en s'adaptant à l'évolution de la société et à ses attentes. Professionnalisme, technicité, ouverture d'esprit ont, selon Jean-François Thony,permis, en 50 ans d'existence, de faire de l'ENM « un véritable modèle à l'étranger pour la formation des magistrats ».
Mais, loin de se reposer sur des lauriers aussi mérités soient-ils, la quinquagénaire se veut avant tout en évolution constante. « Développer une éthique et une déontologie propres à forger l'identité du magistrat, inculquer une culture du doute», tels sont pour Jean-Louis Nadal et Robert Badinter les prochains enjeux de l'institution. « Juger, c'est un métier. Ce n'est pas qu'une expérience de vie, cela exige un très haut niveau de compétence et la suppression de l'ENM serait une fausse solution ! ».
L'espace judiciaire européen, voire international, impose à l'Ecole une nécessaire évolution. Mandat européen, entraide judiciaire internationale, coopération juridique européenne sont pour Robert Badinter et Jean-Paul Costa autant d'éléments à prendre en compte par l'ENM dans cette nouvelle dimension européenne de la justice. La réforme entreprise par l'Ecole depuis 2008 va dans ce sens.
En clôture de cette journée d'exception, Jean-Louis Debré et Jacques Barrot ont inauguré l'œuvre commémorative : « Toute personne ». Trente six plaques de métal, fixées au sol entre l'ENM et le tribunal de grande instance, sur lesquelles sont gravés les 36 articles de la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen (DUDH) de 1948, concrétisent les valeurs de la justice. Réalisée par Marie-Laure Bourgeois et Vincent Bécheau, architectes designers, l'oeuvre rappelle la mission première des magistrats : faire respecter les libertés individuelles dont ils sont les gardiens.
La communication au service d'une politique de recrutement de candidats à la magistrature judiciaire.
La célébration du Cinquantenaire de l'ENM a permis de revisiter les étapes ayant progressivement conduit à l'effort de professionnalisation du corps des magistrats, qui a trouvé son accomplissement dans la création, le 22 décembre 1958, du Centre national d'Etudes judiciaires (CNEJ), devenu, le 4 mai 1972, l'Ecole Nationale de la Magistrature.
Cette importante réforme, qui se voulait la réponse concrète à la crise récurrente des vocations judiciaires depuis le début du vingtième siècle, a permis à la justice d'entrer dans la modernité et de devenir digne des nouvelles institutions dont la République venait de se doter. Pourtant, l'existence d'une sélection basée sur des critères exigeants n'a pas permis de forger de la magistrature judiciaire une image suffisamment séduisante pour attirer les candidatures de l'élite intellectuelle ni même des étudiants des facultés de droit.
C'est ainsi qu'en 1964, moins de cent candidats se présentaient au concours d'entrée du CNEJ. Les métiers de la justice paraissaient toujours aux étudiants comme d'un autre temps, ennuyeux et démodés. L'élite préférait à la fonction publique les possibilités de carrière offertes par un secteur privé alors en plein essor. Pour repeupler les rangs de la magistrature, il devenait urgent de réagir et de rendre attractive la carrière judiciaire.
C'est dans ce contexte que, forte des résultats des enquêtes d'opinion qu'elle avait fait réaliser, et prenant conscience de ce qu'il ne suffisait pas qu'une formation spécifique de qualité soit désormais assurée pour susciter des vocations, la Chancellerie décida de communiquer sur la réforme intervenue, afin de valoriser la vitalité nouvelle du corps judiciaire comme sa capacité de renouvellement.
Une impressionnante politique de communication s'est alors mise en place à partir de tous les supports envisageables à l'époque, qu'ils soient écrits ou audiovisuels, pour véhiculer des fonctions judiciaires une image séduisante destinée à susciter chez les jeunes juristes le désir d'entrer en judicature. Les notes et circulaires établies par la Chancellerie en 1964 et 1965 attestent du choix stratégique opéré : il s'agissait de présenter le magistrat comme un homme jeune, investi de responsabilités, dynamique, entreprenant, homme d'action autant que de réflexion, au contact et au service de ses semblables. Dans cet objectif, se trouvaient mises en valeur les fonctions les plus récemment créées : celles de juge des enfants et de JAP, qui montraient que la justice n'était pas que froide et mécanique répression, mais aussi prévention et réinsertion. On évoquait aussi la fonction de juge d'instruction qui permettait de donner le goût des fonctions judiciaires à un public masculin à l'époque déjà réticent, mais susceptible de prendre goût à un métier d'investigation, adapté à un esprit concret, pratique, supposant esprit d'initiative et sens de l'autorité. Les missions les plus traditionnelles du juge étaient passées sous silence, au risque de conduire à une certaine déjudiciarisation des vocations.
Le 5 février 1965, Jean Foyer, alors garde des sceaux, réclamait par circulaire la constitution de comités de liaison comprenant deux magistrats par cour d'appel outre d'autres professionnels du droit, chargés de « mettre au point les méthodes d'information destinées à permettre aux étudiants en droit d'acquérir des connaissances concrètes sur les débouchés offerts par les carrières judiciaires et plus particulièrement par la magistrature » ; les comités de liaison devaient aussi aller à la rencontre du jeune public en donnant des conférences dans des établissements secondaires et supérieurs. D'autres magistrats et des journalistes se voyaient sollicités de rédiger des articles, brochures et ouvrages à destination du grand public. Dernière venue des médias, la télévision était à son tour investie pour la réalisation de procès fictifs, d'émissions pédagogiques, de films et de documentaires. Il s'agissait d'expliquer de manière attractive les métiers de la justice à travers des développements didactiques expliquant les rudiments de l'organisation judiciaire.
L'insistance portée sur la fonction sociale du juge porta en tout cas ses fruits dès le début des années 1970. Déjà en 1966, la Chancellerie était saisie de 205 dossiers de candidatures ; on en comptait 450 l'année suivante. Dès 1974, on atteignait le millier de candidatures. Dix ans plus tard, on en comptait 2000 et, depuis lors, le chiffre annuel de candidats oscille entre 1551 et 4130 ...
Aujourd'hui, on dit la magistrature en crise. Et pourtant, nombreux sont les étudiants en droit ou en sciences politiques qui se présentent au concours d'entrée à l'ENM. Le site internet de l'Ecole ainsi que celui du ministère de la Justice sont particulièrement visités par les étudiants, qui y trouvent, non pas de la propagande sur la profession qu'ils souhaitent exercer, mais bien des fiches sur les métiers de la magistrature, des informations précises sur les conditions d'accès à la profession, les différents concours, le cursus d'études et autres questions susceptibles de répondre à leurs interrogations.
L'essentiel de la substance du présent article provient de la riche et intéressante recherche de Catherine Fillon, Marc Boninchi et Arnaud Lecompte, subventionnée par le GIP « Mission de recherche Droit et Justice », intitulée « Devenir juge, pourquoi, comment ? (oct. 2006) ».